Edition 03 | 2020

Focus "Slashing"

Les deux visages de la multi-activité

De plus en plus de personnes cumulent les emplois. Réponse fréquente à des difficultés financières, ce phénomène est plutôt l’apanage des femmes. Mais en même temps, il est l’expression de nouvelles libertés et d’une pratique qui plaît.

Par Daniel Fleischmann, rédacteur de PANORAMA

Durant toute sa vie, Sandra Moser a dû trimer pour arriver à joindre les deux bouts. Mère célibataire de deux enfants, elle a exercé pendant dix ans deux emplois en même temps: vendeuse le matin et employée de commerce l’après-midi. «Je prenais mon repas dans le tram, soulagée que mes enfants puissent manger dans une bonne famille d’accueil», se souvient-elle. À 58 ans, elle a été licenciée après avoir travaillé 20 ans dans la même entreprise. Comme elle ne trouvait plus de travail, elle a suivi une formation complémentaire dans le domaine des soins, qui lui a permis d’obtenir un emploi pour les trois années précédant la retraite. Aujourd’hui, Sandra Moser a 67 ans et c’est avec émotion qu’elle raconte son histoire. «Malgré toutes mes années de boulot, je ne touche pas de rente AVS complète», déplore-t-elle. Elle a rendu sa colère publique dans les colonnes du «SonntagsBlick». L’article annonçait que 393'000 personnes en Suisse avaient plus d’un emploi et que leur nombre augmentait. Toujours selon l’article, les femmes sont particulièrement concernées. La retraitée en sait quelque chose.

Emplois précaires

Les statistiques confirment cette observation. Il y a dix ans, dans le cadre de l’enquête suisse sur la population active (ESPA), 273'700 personnes déclaraient avoir plusieurs activités professionnelles, contre 378'500 en 2019 (soit une hausse de 36%). Au 4e trimestre 2010, on dénombrait 4,021 millions d’emplois au total; neuf ans plus tard, il y en avait 500'000 de plus. Autre preuve de l’essor de la multi-activité: à fin 2010, 6,7% des travailleurs âgés de 15 à 64 ans cumulaient plusieurs emplois, contre 8,4% en 2019. Ces chiffres ont un visage. Il est d’abord féminin: plus d’une femme sur dix a deux emplois ou plus (contre 5% seulement chez les hommes). Les Suissesses sont davantage touchées que les étrangères (respectivement 12% et 8,7% au 4e trimestre 2019). Le constat est surprenant. Les raisons restent cependant floues: les Suissesses sont peut-être davantage disposées à mettre fin à un mariage voué à l’échec et à en supporter les conséquences financières. Cette hypothèse ne peut toutefois pas être vérifiée: le taux de divorce global, établi par l’Office fédéral de la statistique (OFS), ne permet guère d’analyser les ruptures du point de vue de la nationalité; en outre, les divorces faisant suite à des mariages contractés à l’étranger ne sont pas pris en compte.Le fait d’avoir des enfants joue un rôle important dans la décision d’exercer deux emplois à la fois. Parmi les mères actives avec des enfants de 0 à 6 ans, 9% ont plusieurs activités professionnelles. Lorsque les enfants sont plus grands (entre 7 et 14 ans), la proportion s’élève à 14,3%. Dans l’ensemble, le phénomène concerne avant tout la tranche d’âge des 40-54 ans: 12,4% des femmes cumulent deux emplois ou plus, contre 5,5% des hommes (cf. graphique). Comme Sandra Moser, bon nombre de ces personnes n’ont pas choisi de travailler pour deux employeurs à la fois. C’est ce que révèle l’OFS dans sa publication «La multi-activité en Suisse 2017». Elle montre que le cumul d’emplois est particulièrement répandu parmi le personnel auxiliaire (aides de ménage, manœuvres, assistants de fabrication et autres travailleurs non qualifiés): 17,4% sont dans ce cas (chez les femmes, c’est même 24%). «Ici, la plupart du temps, un seul emploi ne suffit pas pour vivre», constate Gabriel Fischer, de Travail.Suisse. Dans l’industrie, la situation est différente: selon l’enquête de l’OFS, seuls quelques travailleurs ont plusieurs emplois (industrie et artisanat: 4,0%; machines et équipements: 3,6%).

Le bon côté de la médaille

Quoi qu’il en soit, il serait trop facile de dire que la multi-activité est uniquement le résultat d’une précarisation des emplois, comme le dénoncent les syndicats. L’exemple de Manon Perfetta témoigne d’une réalité différente: cette Genevoise de 26 ans publie des articles sur Internet et traduit des textes pour des jeux vidéo. «J’aime mes deux activités et j’apprécie le fait de pouvoir les exercer en même temps, explique-t-elle. Il m’arrive d’effectuer des tâches très différentes au cours d’une même journée. En tant que free-lance, je peux travailler quand je veux.» Manon Perfetta propose ses services sur Slascher, un portail romand qui répertorie quelque 3000 offres dans les domaines les plus divers (animaux, véhicules, etc.). La jeune femme est également présente sur Fiverr (pour les traductions), Textbroker ou 5euros (pour la rédaction de textes). «Il est difficile d’obtenir suffisamment de mandats par le biais d’une seule plateforme», relève-t-elle. Le groupe des multi-actifs compte une majorité d’individus avec un niveau de formation tertiaire, comme c’est le cas de Manon Perfetta. En 2017, 8,4% d’entre eux avaient plusieurs emplois, contre 7,2% chez les diplômés du secondaire II et 6,6% chez ceux du secondaire I. Au-delà des personnes défavorisées qui sont obligées de cumuler les emplois, il y en a d’autres qui ont choisi ce modèle parce qu’elles y trouvent une nouvelle liberté. Elles ne parlent alors plus de multi-activité mais de slashing. Ce terme fait référence à la barre oblique en anglais (slash). Il aurait été utilisé pour la première fois en 2007 par la journaliste américaine Marci Alboher dans son livre «One Person/Multiple Careers». Selon l’enquête de l’OFS, les informations disponibles ne permettent pas de tirer des conclusions sur les raisons d’une occupation secondaire. «Les travailleurs multi-actifs sont toutefois globalement en accord avec leur temps de travail», indique-t-elle. Seule une minorité des multi-actifs à temps partiel souhaiterait travailler davantage dans l’activité principale. Autrement dit: seul un multi-actif sur dix l’exerce à temps partiel parce qu’il n’a pas trouvé d’emploi à plein temps.

Internet facilite les choses

Le phénomène de la multi-activité va s’accentuer dans les années à venir, car la numérisation joue un rôle moteur dans son essor. Les portails d’emploi (Upwork, 99designs, Fiverr, Malt, Smartjobr, Twago, Gulp, etc.) permettent de lancer un appel d’offres ou de trouver du travail à court terme sans aucune difficulté. Fiverr caractérise bien le souhait de la génération des slasheurs qui a grandi avec Internet: mener – pour un temps du moins – une vie professionnelle sans routine, faite de petits boulots qui peuvent être exécutés depuis un ordinateur portable. Implantée en Israël, cette plateforme compte plusieurs millions d’offres, dont les prix démarrent à cinq dollars (d’où le nom «Fiverr»). En Suisse, Skillharbour et Mila sont leaders. L’essor du slashing est également lié aux nouveaux modèles de travail. En France, l’auto-entrepreneuriat existe depuis 2009 et attire surtout les jeunes. Il permet de travailler librement ou de percevoir des revenus accessoires dans la limite d’un certain montant. Marielle Barbe, auteure du livre «Profession slasheur», est une adepte de cette formule. Dans son ouvrage, elle raconte comment elle est devenue slasheuse ou «travailleuse caméléon», selon ses propres termes. «D’après l’OCDE, les moins de 30 ans ont déjà pratiqué quatorze métiers ou plus au cours de leur vie, relève-t-elle. Le slashing représente une formidable opportunité! Les jeunes pourront enfin se mettre à la recherche d’une activité qui fait sens. Fini les parcours stéréotypés, les chemins tout tracés ou les voies de garage!» D’autres voix, plus sceptiques, parlent d’une «ubérisation» croissante du monde professionnel, en raison notamment de conditions de travail de plus en plus précaires et de faibles rémunérations. Cumuler plusieurs emplois relève alors de la fatalité, où trois boulots, par exemple, sont indispensables pour joindre les deux bouts.

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