Edition 02 | 2020

ORIENTATION

Santé au travail

Ennui, perte de sens et burnout au travail: un nouvel engrenage?

Si les afflictions dues au surmenage sont notoires, un nouveau phénomène méconnu, également générateur de souffrance, fait son apparition: l’ennui au travail. Une étude examine le lien entre sous-stimulation et burnout.

Par Cecilia Toscanelli, Centre de recherche en psychologie du conseil et de l’orientation (CePCO) de l’Université de Lausanne

Depuis les années 1990, de profonds changements ont affecté le monde professionnel, avec des répercussions rapides et importantes sur la nature du travail moderne et ses modes d’organisation. Le syndrome du burnout, ou épuisement au travail, a été largement documenté dans le cadre des effets délétères de la pression et de la surcharge professionnelle sur la santé des travailleurs et travailleuses. Ces changements ont également conduit à l’apparition et à la prolifération, dans les économies occidentales, de positions et d’activités professionnelles dénuées de sens, d’utilité et de stimulations, comme en témoigne le concept des bullshit jobs («boulots à la con»), théorisé par l’anthropologue David Graeber. Dans ce contexte, certains auteurs attirent l’attention sur un phénomène nettement moins étudié: la sous-stimulation au travail. Également génératrice de souffrance, cette sous-stimulation se manifeste à travers des états émotionnels négatifs comme l’ennui chronique et le manque de sens perçu au travail, affectant ainsi le bien-être et la santé des travailleurs.

L’ennui au travail

L’ennui peut être défini comme un état émotionnel négatif, caractérisé par une activation faible et une insatisfaction élevée; ses effets se ressentent sur les plans cognitif, émotionnel, comportemental et motivationnel. L’ennui professionnel est donc la réponse à un travail désagréable et passif, dans lequel les opportunités d’auto-actualisation (l’épanouissement du potentiel personnel, selon Rogers) se révèlent insuffisantes pour les individus. Plus précisément, les causes d’un tel ennui ont été attribuées à un manque de ressources et à une sous-charge de travail. Deux éléments seraient à la base de la perception de l’ennui au travail: une autonomie faible et peu ou pas d’occasions d’appliquer ses compétences, d’apprendre et de progresser dans son travail. L’employé qui s’ennuie se sentira peu stimulé et peu motivé; il aura la sensation que le temps passe très lentement, que ses journées de travail sont interminables et que ses tâches ne sont pas d’une grande utilité.Dans la recherche, la littérature met en évidence les conséquences négatives de l’ennui au travail, au niveau tant individuel qu’organisationnel. Elle a notamment relevé des liens avec différentes problématiques: stress, troubles du sommeil, état dépressif, baisse des performances, augmentation des taux d’absentéisme et de turnover, prévalence d’erreurs et d’accidents de travail, comportements contre-productifs (par exemple agression ou sabotage envers les collègues ou l’organisation), etc.

Une nouvelle source d’épuisement?

Peu d’explications scientifiques ont été avancées à propos du lien entre ennui au travail et épuisement professionnel. Comme mentionné ci-dessus, il s’agit de considérer non pas l’impact d’un ennui passager face à certaines tâches inévitables et dénuées d’intérêt, mais bien l’effet d’un ennui chronique et généralisé, qui peut ainsi conduire à un état d’épuisement des ressources personnelles.Avec une équipe de chercheurs et chercheuses du CePCO, nous avons étudié le lien entre ennui au travail et épuisement professionnel chez une population de 458 personnes actives en Suisse. Objectif de l’étude: en comprendre le processus sous-jacent. Autrement dit: par quel processus l’ennui au travail peut-il mener au développement de l’épuisement? Les résultats le montrent: le fait d’éprouver un tel ennui prédit une perte importante de sens du travail, ce qui se traduit par une attitude distante et cynique envers l’activité exercée. Dans des conditions sous-stimulantes, les employés auraient donc du mal à percevoir la finalité, l’utilité et le sens de leur activité. Se détachant émotionnellement de leur emploi et ayant perdu la ressource fondamentale du sens, ils s’exposent ainsi à un risque d’épuisement professionnel.

Implications pratiques

Ce phénomène est également peu connu d’un point de vue pratique. Imaginons un employé qui, à la sortie du boulot, s’exclame: «Quel travail pénible, je n’ai rien à faire!» Son entourage lui répondra probablement: «De quoi te plains-tu? Que veux-tu de plus qu’un travail où tu es payé à ne rien faire?» Cet exemple illustre une problématique qui est loin d’être anodine: les personnes touchées par ce phénomène n’osent pas s’en plaindre. Les enquêtes de terrain menées auprès de travailleurs victimes d’ennui chronique mettent en évidence la peur d’être incompris ou stigmatisés, d’où le fait de ne pas exprimer leur souffrance.Le premier pas à entreprendre serait de légitimer et de reconnaître la souffrance causée par une stimulation insuffisante et par l’ennui chronique au travail, mais aussi d’encourager les personnes concernées à demander de l’aide. Il peut donc s’avérer utile de sensibiliser les conseillers et conseillères en orientation à cet aspect afin qu’ils puissent en reconnaître les symptômes et les causes chez leurs consultants et consultantes. Tout en restant relativement cachée, la souffrance causée par l’ennui au travail n’est pas anecdotique et doit être considérée d’un point de vue professionnel. Il est donc essentiel d’être attentif à ce phénomène qui peut entraîner des situations nuisibles au bien-être au travail. D’un point de vue plus large, afin de répondre adéquatement aux problématiques affectant le monde professionnel actuel, il est important de reconnaître le rôle du travail au-delà de sa fonction instrumentale (gagner de l’argent) ainsi que le besoin d’exercer une activité qui ait du sens (fonction expressive). Dans cette optique, certains auteurs soulignent le rôle délicat des services d’orientation qui semblent vivre une pression pour jouer les «stimulateurs de la productivité économique» sur le marché du travail. D’autres dénoncent l’impact négatif des bullshit jobs sur l’être humain et son environnement et insistent sur la nécessité de conseiller en termes de promotion du bien-être, d’accès au travail décent et de justice sociale. Dans ce cadre, il est essentiel que les praticiens soient en première ligne pour soutenir les individus dans la construction de leur soi professionnel, mais aussi pour participer à la constitution d’un marché du travail à visage humain, visant le bien-être de chacun et de chacune, dans une société juste.

Liens et références bibliographiques

Massoudi, K., Urbanaviciute, I., Hofmann, J., Gander, F. (2020): Des vulnérabilités aux vertus. Une approche positive du bien-être au travail. In: Masdonati, J., Massoudi, K., Rossier, J. (Éds), Repères pour l’orientation (pp. 267-295). Lausanne, Éditions Antipodes.
Graeber, D. (2013): On the phenomenon of bullshit jobs. In: Strike! Magazine.
Graeber, D. (2018): Bullshit jobs: A theory. Londres, Allen Lane.
Guichard, J. (2016): Life-and working-design interventions for constructing a sustainable human(e) world. In: Journal of Counsellogy (N° 5, pp. 179-190).
Masdonati, J., Schreiber, M., Marcionetti, J., Rossier, J. (2019): Decent work in Switzerland: Context, conceptualization, and assessment. In: Journal of Vocational Behavior (N° 110, pp. 12-27).

www.noburnout.ch
Vasey, C. (2020): La boîte à outils de votre santé au travail. Malakoff, Éditions Dunod.
Vasey, C. (2017): Comment rester vivant au travail. Malakoff, Éditions Dunod.

Encadré

Questionnaire

L’auteure de cet article mène une thèse de doctorat sur l’ennui et le sens au travail, sous la direction de Koorosh Massoudi (Université de Lausanne) et de Hans De Witte (Université de Louvain). Les personnes intéressées peuvent partager leurs expériences sur http://bit.ly/questionnaire-travail (durée: 15-20 min). Les données récoltées seront traitées de manière strictement anonyme.  (aw)

Interview

«Il faut changer sa façon de travailler»

Interview: Alexander Wenzel, rédacteur de PANORAMA

La psychologue Catherine Vasey s’engage aussi dans la prévention du burnout par le biais de ses livres et de sa société NoBurnout. (Photo: Michèle Massi)

Catherine Vasey, spécialiste du burnout, explique comment prévenir et traiter ce mal qui menace beaucoup de travailleurs.

PANORAMA: Qu’est-ce qu’un burnout et quelles sont ses causes?
Catherine Vasey: Le burnout est un épuisement du corps dû au stress chronique, ce qui a des répercussions sur l’état psychique, et non l’inverse. Les victimes souffrent de maux de tête, de fatigue ou de troubles du sommeil, puis leur état s’aggrave insidieusement (problèmes de concentration et de mémoire, déséquilibre émotionnel, insomnies, tensions corporelles, etc.), ce qui peut aller jusqu’à l’incapacité totale de travailler. Pour les causes, on distingue les facteurs externes liés au travail et les facteurs personnels comme le perfectionnisme. Ce n’est pas le stress en soi qui est néfaste, mais le déséquilibre entre trop de stress et trop peu de récupération.

La perte de sens et l’ennui au travail sont-ils aussi des facteurs de risque?
Lorsque le travail perd son sens, le stress peut prendre le dessus et ainsi devenir un risque. Le fait d’être constamment sous-sollicité par son poste est, pour moi, une autre forme de souffrance qui peut mener à une importante baisse de moral et de l’estime de soi.

Que préconisez-vous?
Le patient doit activement mettre en place une série de pratiques, tout en respectant des étapes. En premier lieu, il faut diminuer le stress et favoriser la récupération, bien dormir la nuit et pratiquer au moins une heure d’activité physique par jour. Dans un deuxième temps, le patient doit comprendre les raisons du burnout, ses facteurs de risque personnels et ceux liés à son poste, puis effectuer des changements. Il doit remettre en question ses priorités de vie et apprendre à poser ses limites, à dire non et à se décharger du stress. Pour guérir complètement, il doit retourner au travail. Ce n’est pas un retour à la normale, car il faut changer sa façon de travailler. Après un retour progressif aux affaires, il faut six mois pour consolider la situation. Quelque 80% des patients retournent au même poste; un tiers d’entre eux changent d’emploi plus tard, cherchant une meilleure qualité de vie.

Comment prévenir le burnout au travail?
Chacun peut intervenir sur ses facteurs de risque personnels. Je propose d’intégrer au quotidien des micropratiques, par exemple prendre l’escalier au lieu de l’ascenseur. Une large information sur les facteurs de risque, les signaux d’alerte à détecter et les mesures à prendre permet une bonne prévention ainsi qu’un dépistage précoce des profils à risque. Je forme à cet effet des cadres et des personnes ressources dans les entreprises.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 19 juin. Focus: Slashing