Edition 01 | 2020

MARCHÉ DU TRAVAIL

Étude

Conséquences d’une intégration professionnelle atypique

Une thèse de doctorat consacrée aux figures de la précarité en Suisse met en exergue quatre formes d’intégration professionnelle ainsi que les conséquences à long terme des emplois les plus précaires.

Par Pierre-Alain Roch, évaluateur des politiques publiques à la Cour des comptes du canton de Genève et chercheur associé au Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités de l’Université de Lausanne

Les rapports sociaux de sexe, d’origine (aussi bien sociale que géographique) et d’âge nourrissent un processus continu de construction de la précarité. Cette dernière se présente sous des formes multiples, à l’entrecroisement entre parcours de vie et liens sociaux. Voilà l’hypothèse de base formulée dans ma thèse de doctorat.

Travail décent et précarité dans l’emploi

Dans cet article, je m’intéresse en particulier aux situations de précarité dans l’emploi, qui font écho aux notions de «qualité de l’emploi» et de «travail décent». Ces notions ont été institutionnalisées sous l’impulsion de l’Organisation internationale du travail (OIT), notamment. En 1999, l’OIT inscrit la notion de «travail décent» dans l’agenda des politiques internationales, affichant la nécessité, pour chaque femme et chaque homme, d’accéder à un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d’équité, de sécurité et de dignité. La définition de l’OIT retient quatre dimensions: emploi, protection sociale, droits des travailleurs et dialogue social. J’avance ici que seule une approche liée aux trajectoires professionnelles est capable d’identifier la récurrence d’événements exposant les travailleuses et travailleurs à des situations de risque social. Aborder la précarité dans l’emploi sur la durée permet de voir dans quelle mesure le contexte structure des situations d’inégalité, lesquelles se renforcent au moment de la retraite. Pour ce faire, j’utilise les données issues de la cinquième vague de l’«European Social Survey» (volet «famille, travail et bien-être»), qui compilent les réponses de 1533 personnes en Suisse. Le concept de précarité est en général défini selon deux approches. L’une s’intéresse à la dimension de l’emploi et détermine la précarité comme le résultat d’un processus d’affaiblissement des relations contractuelles, faisant de la reconnaissance matérielle du travail et de la protection sociale des objets de recherche. L’autre se concentre pour sa part sur la dimension du travail, en se focalisant sur l’expérience subjective du rapport à l’activité laborieuse. Dans mon analyse, je m’appuie sur la perspective du sociologue français Serge Paugam qui tient compte simultanément de ces deux approches. Pour ce faire, les trois dimensions de la satisfaction au travail développées par Paugam sont reprises; elles renvoient à l’homo faber (réalisation en tant qu’individu créatif), à l’homo œconomicus (réponse aux besoins matériels) et à l’homo sociologicus (reconnaissance sociale). Ces trois variables dites «actives» sont introduites dans le processus d’analyse afin d’élaborer une typologie de l’intégration professionnelle. Des informations supplémentaires en lien avec le bien-être, la satisfaction et la sociabilité (état de santé subjectif, état d’esprit, vigueur, sentiment de solitude, contacts, activités sociales) permettent d’illustrer les configurations ainsi créées.

Quatre «espaces» d’intégration professionnelle

Sur la base des deux axes «influence, autonomie et reconnaissance» et «charge de travail, stress et atypisme» (cf. schéma), il est possible d’identifier quatre «espaces» d’intégration professionnelle:
1) L’intégration «exclusive» se traduit par une reconnaissance importante de l’activité professionnelle, mais également par un investissement plus grand en termes de temps et des conséquences qui débordent la seule sphère du travail.
2) Lorsque l’intégration se fait au détriment, par exemple, de la sphère familiale, sans pour autant que cela se traduise par une reconnaissance du travail effectué, elle prend la forme d’un rapport non maîtrisé au travail et à l’emploi, autrement dit elle est «subie».
3) Lorsque la reconnaissance de l’activité professionnelle ne s’accompagne pas d’un surinvestissement au sein de la sphère du travail, elle traduit une intégration maîtrisée ou «réglée».
4) La configuration alliant une plus faible reconnaissance ainsi qu’un investissement temporel plus limité dans la sphère du travail, notamment via des emplois occupés à temps partiel, peut quant à elle être qualifiée d’intégration professionnelle «distante». Dans ce cas, les frontières entre sphère du travail et sphère privée semblent moins perméables.
L’intégration professionnelle considérée comme «distante» met en lumière une segmentation sexuée du marché du travail: en Suisse, six femmes actives sur dix occupent un emploi à temps partiel, contre moins de 20% chez les hommes. Par ailleurs, plus de 80% des mères exercent une activité à temps partiel, alors que ce taux est d’environ 38% parmi les femmes sans enfant. Le temps partiel qui accompagne le parcours de femmes les oblige à refuser ou les écarte d’un avancement au sein de leur activité professionnelle. Il implique une forme de cantonnement dans des tâches d’exécution, car il s’accommode mal des fonctions managériales. Bénéficiant à la fois de peu de reconnaissance dans leur travail et d’une protection économique plus aléatoire (contrat de travail temporaire, périodes de chômage relativement longues), les personnes proches d’une intégration dite «subie» éprouvent également un faible niveau de satisfaction à l’égard de la vie en général et du travail en particulier. Elles déclarent ne s’être jamais ou rarement senties joyeuses et dans un bon état d’esprit. À cela s’ajoute un sentiment de solitude plus ou moins marqué. Certaines activités liées aux secteurs des transports, de la logistique, de l’industrie manufacturière ou de la construction relèvent de cette forme subie d’intégration professionnelle. Sont par exemple concernés les maçons, les charpentiers ou encore les conducteurs de bus ou de poids lourds. Aujourd’hui encore, par rapport aux autochtones, les populations d’origine étrangère sont proportionnellement plus nombreuses à occuper ce type d’emplois. La proportion est même supérieure à 70% dans plusieurs branches d’activité qui dépendent largement de l’immigration.

Impacts sur la retraite et la santé

Ces trajectoires professionnelles fragiles impliquent une détérioration des redistributions matérielles liées à l’emploi. Si les différences salariales entre femmes et hommes figurent parmi les inégalités les plus visibles, leurs répercussions en termes de cotisations sociales le sont beaucoup moins. Comme c’est le cas en Suisse, la prévoyance vieillesse repose en premier lieu sur la condition salariale et donc sur la participation pécuniaire au système assurantiel. Si le 1er pilier (assurance-vieillesse et survivants) constitue la base d’un filet de sécurité lors de la retraite, le 2e pilier permet aux retraités de maintenir un revenu représentant en moyenne 60% de leur dernier salaire. L’épargne volontaire (3e pilier) vient compléter tout ou partie de la différence. Dès lors, une trajectoire professionnelle composée d’emplois routiniers, peu qualifiés et peu rémunérés, de retraits plus ou moins longs du marché du travail et de taux d’activité à temps partiel peut fragiliser certaines femmes au moment de la retraite. La dégradation précoce de l’état de santé causée par l’emploi exercé touche également de manière inégale les travailleuses et travailleurs. La détérioration physique qui s’opère tout au long de la trajectoire professionnelle – notamment au sein des secteurs de la construction et du bâtiment où la main-d’œuvre étrangère est surreprésentée – se traduit par des situations de dépendance importante lors de la retraite. Par ailleurs, la fragilisation de l’état de santé peut conduire à des formes de dépendance institutionnelle précoce (assurance-invalidité) ou à l’impossibilité d’exercer une activité. Corollaires directs: une détérioration de la situation financière et une fragilisation des autres types de liens sociaux. Ainsi, la fin de l’activité professionnelle et le passage de l’«activité» à l’«inactivité» ne constituent pas uniquement un changement de statut administratif qui marquerait le commencement d’une nouvelle étape dans le parcours d’un individu. Ils sont également le reflet d’une trajectoire de vie professionnelle et personnelle qui peut enraciner encore plus l’individu dans une situation de précarité.

Liens et références bibliographiques

Roch, P.-A. (2018): Figures de la précarité en Suisse: intersectionnalité et parcours. Thèse de doctorat. Université de Lausanne.
Paugam, S. (2007): Quand l’intégration professionnelle devient disqualifiante. In: Économie & Humanisme (N° 381, pp. 24-28).

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Le prochain numéro paraîtra le 19 juin. Focus: Slashing