Edition 01 | 2020

Focus "Métiers en mutation"

Témoignage

«Une fois qu’on a le virus…»

Ancien joueur professionnel et champion du monde par équipes de «Counter-Strike» en 2007, Mathieu Leber, 34 ans, s’est reconverti en commentateur d’e-sport. Établi à Amiens (France), il vit de sa passion et s’engage pour les jeunes et leurs familles.

Interview: Laura Perret Ducommun, rédactrice de PANORAMA

Mathieu Leber, ancien joueur professionnel, aujourd’hui commentateur d’e-sport: «Il faut montrer aux jeunes qu’on peut être joueur tout en continuant sa formation.» (Photo: DR)

Mathieu Leber, ancien joueur professionnel, aujourd’hui commentateur d’e-sport: «Il faut montrer aux jeunes qu’on peut être joueur tout en continuant sa formation.» (Photo: DR)

PANORAMA: Comment l’aventure «Counter-Strike» a-t-elle commencé? Mathieu Leber: J’ai commencé à jouer à ce jeu en 1999 dans des cybercafés. C’était le jeu le plus populaire de l’époque. Nous étions plusieurs personnes à jouer dans la même salle, avec l’objectif de gagner. Il y avait de la rivalité entre nous, le tout dans une ambiance particulière. Au début, c’était quelque chose de nouveau, un monde à part qui me permettait de créer mon univers et d’oublier le quotidien. L’aspect compétitif a ensuite pris de l’importance, avec des rencontres et des parties sur Internet. Une fois qu’on a le virus…

Comment votre carrière a-t-elle décollé?
Au gré des rencontres. J’ai participé à des LAN (tournoi en réseau local), rencontré les bonnes personnes au bon moment et créé mon équipe. C’était une initiative personnelle; il n’y a pas de structure ou de méthode, juste deux ou trois personnes qui se connaissent et qui décident de monter un projet ensemble. Ensuite, nous sommes allés chercher les pépites, des joueurs talentueux qui n’étaient pas encore dans les grandes équipes. On a eu de la chance à ce niveau-là! Puis, nous avons rencontré un manager qui nous a aidés. Le sommet de ma carrière, c’était en 2007, quand l’équipe que j’avais créée a gagné le Championnat du monde à Seattle (États-Unis).

À quoi ressemble la vie d’un joueur?
Les équipes jouent les unes contre les autres sur Internet, chaque joueur depuis chez lui, aux quatre coins du pays. Nous jouions en équipe cinq soirs par semaine, de 19 h à minuit. Les entraînements individuels se faisaient la journée, lors de parties de 25 à 40 minutes, dans des salons privés. À l’époque, en tant que joueur semi-professionnel, je jouais plus de 50 heures par semaine.

Quelles sont les compétences clés des e-sportifs?
En premier lieu, la motivation et la volonté de progresser chaque jour. Le talent ne suffit pas; de nombreuses heures d’entraînement sont nécessaires et il faut être prêt à faire des sacrifices au niveau familial ou des loisirs. Un mental d’acier et une bonne résistance au stress sont également essentiels. Il y a aussi la capacité à prendre du recul et à analyser la partie. Les compétences sociales sont primordiales pour un jeu d’équipe. Enfin, il faut savoir saisir les opportunités.

Les jeux électroniques suscitent parfois des peurs. Ils pourraient causer un isolement ou une dépendance…
Ce sont des croyances. Il n’y a pas plus de dépendance ou d’isolement parmi les joueurs que dans le reste de la population. L’appartenance à un milieu social ou la dépendance sont liées à l’individu. S’il y a de la fragilité et un manque d’encadrement familial, le risque augmente. Pour ma part, j’étais déjà isolé avant de devenir joueur. Le jeu est devenu mon univers, mon milieu social; tous mes proches en font partie.

Comment vous êtes-vous réorienté à la fin de votre carrière de joueur professionnel?
Durant cette période, j’ai mis mes études de côté. J’ai lâché la compétition en 2010-2011. J’ai alors passé mon bac, puis j’ai trouvé un emploi fixe dans la fonction publique, au sein d’une agence pour les bourses d’études. Mais je n’ai pas quitté l’univers du e-sport pour autant, j’ai continué à graviter autour. En 2016, j’ai eu l’opportunité de devenir commentateur d’e-sport. J’ai travaillé quelque temps en parallèle à cette activité. Depuis 2019, je suis commentateur free-lance à plein temps. J’ai la chance de pouvoir continuer à vivre de ma passion.

Quels sont les enjeux du e-sport dans le futur?
Il doit se professionnaliser. Il s’agit de renforcer, par le biais de contrats, l’encadrement et le statut des joueurs professionnels, pour les protéger et éviter les risques de dérives liés à l’argent. Il faut également faire de la prévention auprès des jeunes et de leurs familles. Depuis quelques années, je m’investis pour sensibiliser les jeunes et leur montrer qu’on peut être joueur tout en continuant sa formation. La sensibilisation doit aussi se faire auprès des parents et des écoles. L’encadrement familial est essentiel pour les jeunes joueurs. Les parents doivent être présents, laisser une certaine liberté de jouer, accompagner les jeunes pour les entraînements et les week-ends de compétition. Ils doivent aussi soutenir leurs enfants dans leurs études et les inciter à faire d’autres activités telles que le sport, qui contribue également à l’équilibre de vie et à la performance dans l’e-sport.

Commentaires
 
 
 
imgCaptcha
 

Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 19 juin. Focus: Slashing