Edition 06 | 2014

MARCHÉ DU TRAVAIL

Vingt ans des SEMO

«Pour un franc investi, on économise dix francs par la suite»

En 1994 à Monthey, Alain Métral et Alain Granger créent les tout premiers semestres de motivation (SEMO) pour les jeunes sans solution professionnelle ou en rupture d’apprentissage. Près de 80 programmes existent actuellement en Suisse. Réticent lors du lancement des SEMO, Tony Erb, chef du secteur Mesures du marché du travail au Secrétariat d’Etat à l’économie, en est devenu un ardent défenseur. Il dresse aujourd’hui un bilan positif de ces 20 années.

Interview: Grégoire Praz

Tony Erb: «Parallèlement à l’assurance-chômage, la formation professionnelle pourrait aussi mettre des moyens à disposition pour créer des unités.» (Photo: DR)

Tony Erb: «Parallèlement à l’assurance-chômage, la formation professionnelle pourrait aussi mettre des moyens à disposition pour créer des unités.» (Photo: DR)

PANORAMA: Il y a 20 ans, vous n’étiez pas convaincu par les SEMO qu’Alain Métral vous proposait. Pourquoi? Tony Erb: Le système de la formation professionnelle et de l’orientation de base devait fonctionner et conduire tous les jeunes à réaliser leur première transition vers le monde professionnel. Objectivement, on pouvait se poser des questions: que font ces jeunes sortant de l’école à l’assurance- chômage? Ont-ils franchi la bonne porte? Derrière, le problème se résoudra-t-il ou ne fera-t-il qu’empirer? Je n’étais pas forcément convaincu de l’intervention de l’assurance-chômage. Personne ne s’occupait de cette problématique à l’époque. Nous avons alors commencé à mettre en place des SEMO en montrant qu’il était possible d’intervenir. Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous sommes une roue de secours et que nous ne sommes plus les seuls, loin de là. Il y a toute une panoplie de mesures prises par d’autres partenaires cantonaux ou communaux qui viennent épauler les jeunes. En dernier recours, les SEMO sont là à titre supplétif.

Qu’est-ce qui vous a finalement convaincu?
Le fait d’avoir la paix, soyons sincères... Je me suis dit que le projet d’Alain Métral ne réussirait pas pour plusieurs raisons: ces jeunes n’ont pas réellement envie de travailler; ils doivent se lever le matin; etc. Selon moi, ces jeunes en difficulté avaient besoin d’un système plus lourd qu’un simple SEMO. J’avais des a priori et je me trompais. Mais il faut replacer tout cela dans le contexte de l’époque: la révision partielle de la loi sur l’assurance-chômage de 1995 se préparait et j’ai juste pu sauver ce projet de jeune SEMO sur la base de la première expérience réalisée à Monthey. J’ai donc renvoyé Alain Métral à ses expériences. Contre toute attente, j’ai été surpris en bien: je voyais des jeunes motivés qui partaient en formation au cours des premiers mois d’essai. J’ai dû ensuite faire montre de beaucoup de persuasion pour promouvoir ce produit auprès des autres cantons et de mes collègues.

Les SEMO ont-ils donc fait leurs preuves?
Je constate que ces SEMO ont une raison d’être et que l’assurance-chômage doit se solidariser avec ce public. Les SEMO coûtent très peu par rapport à ce que nous devrions mettre sur pied si nous avions un système d’aide différent et plus lourd: formations AI, dixièmes années scolaires, classes de rattrapage, internats divers, etc. Parfois, il faut prendre des mesures tellement lourdes que l’on crée plus de dommages que de solutions. Nous n’avons pas dû le faire et ma conviction est venue des faits. Le système scolaire suisse est excellent pour probablement 90% des jeunes, tandis que les 10% restants vivent assez mal cette formation élémentaire obligatoire. Ils passent par différents états d’âme qui ne sont pas très positifs. Ces 10% alimentent aujourd’hui notre travail dans les SEMO.

Ces programmes ne visent donc pas prioritairement l’insertion professionnelle mais plutôt une voie vers la formation?
Ces programmes sont en quelque sorte un sas d’acclimatation: on va chercher le jeune là où il est et on lui donne un peu de temps pour s’adapter. Les SEMO sont une mesure du marché du travail, une occupation temporaire à l’origine. On traite ces jeunes de manière extrêmement respectueuse mais on leur demande des efforts: il y a des règles de politesse à respecter; le vouvoiement est de mise; etc. Il n’y a pas de sanctions telles qu’on les connaît à l’école. Les employeurs recherchent des gens qui soient capables d’apprendre. Les SEMO sont une mesure d’acclimatation calquée sur le travail. Vecteur, le travail devient un instrument permettant d’apprendre une façon de vivre et d’exister qui était peut-être déficiente avant, avec des lacunes scolaires qui préexistent et que nous tendons à combler. On peut apprendre les mathématiques en posant un parquet, le calcul en utilisant des longueurs de tuyaux, le français en lisant le guide méthodique type des petits moteurs. C’est par le travail qu’on acquiert des compétences.

Le taux d’abandon et d’interruption de la mesure est d’environ 20% depuis le départ. A quoi est-il dû?
Par définition, avec un certain groupe de personnes, vous avez un révélateur de certaines problématiques qui font que la mesure n’est pas adaptée. Si cela explique ces abandons, cela ne justifie pas de faire un tri en amont pour empêcher certaines personnes d’accéder aux SEMO. Je crois que le SEMO peut être, même en cas d’abandon, un révélateur, une aide pour une personne qui se dit alors: «Je sais ce que je ne peux pas faire, à défaut de savoir ce que je pourrai faire demain. Par la négative, je sais mieux qui je suis, comment gérer ma vie.» Même pour un jeune qui doit passer par une formation AI, une démarche santé ou qui doit éviter une dépression, c’est déjà une solution. Les cas d’abandon montrent qu’ils ont cet effet d’analyse, celui d’ouvrir une voie à laquelle on ne pensait pas encore. Le but idéal serait que 100% de nos clients entament une formation durant ou après le SEMO. Mais les jeunes qui intègrent les SEMO n’y arrivent pas par hasard. Ils y arrivent parce qu’ils ont épuisé un certain nombre de voies. Je rappelle juste qu’au niveau des coûts, il faut compter environ un million de francs par unité. Avec 70 SEMO, cela fait 70 millions. Voilà ce qu’il faut compter pour une unité de 18 à 20 jeunes, à raison de deux volées par année. Comparativement à d’autres coûts de mesures, c’est assez modeste. Nous ne sommes pas dans des mesures chères mais il faut en faire bon usage.

Depuis leur création, les SEMO ont coûté 862 millions à l’assurance- chômage. Est-ce beaucoup selon vous?
Ce chiffre n’a jamais été publié. Il représente le cumul sur 20 ans des coûts des SEMO. Si je le compare au cumul de l’assurance-chômage, il représenterait 1% de quatre à sept milliards de francs pendant 20 ans. Voilà ce que l’assurance-chômage a investi pendant deux décennies pour ce public-là, qui représente moins de 3% des assurés. Les coûts représentent environ 10% de ceux des mesures du marché du travail. Jusqu’à aujourd’hui, 80'000 jeunes environ ont participé aux SEMO. Cela représente un encadrement de 540 postes à plein temps en 2013. Nous sommes toujours dans un créneau de surproportionnalité par rapport au nombre de clients et aux coûts investis; c’est une volonté politique qui n’est pas dictée par le Secrétariat d’Etat à l’économie mais par les cantons.

Peut-on évaluer les bénéfices des SEMO?
Si l’on veut faire un calcul d’efficience, il est fort à parier que pour un franc investi dans un SEMO, on économise dix francs par la suite. C’est mon estimation et elle ne concerne que moi, mais je peux l’appuyer par des supputations plausibles et défendables. Je conserve toute ma confiance dans ces instruments, mais aussi dans la clairvoyance qu’il y a derrière ces mesures. Les cantons les utilisent à bon escient. Il n’y a pas d’abus: on traite toujours des jeunes à problèmes, qui sont cognitivement intelligents, qui vont bien et qui ont juste besoin d’un coup de pouce à un moment donné. Cela crée souvent un déclic. Ils se disent: «C’est super, on va me donner du travail et on va m’aider à le faire!» Dans un SEMO, on agit comme le ferait un maître d’apprentissage. C’est valorisant pour le jeune d’acquérir des responsabilités et de les assumer. Je vois très bien cela perdurer au-delà des prochaines années.

Comment voyez-vous l’avenir?
Les personnes nées aujourd’hui et qui vivront une transition dans quinze ans pourront sans doute bénéficier de cet instrument. J’imagine volontiers que le SEMO restera un instrument pertinent et qu’il continuera de donner des réponses ciblées, adaptées, professionnelles et axées sur le marché du travail. L’autre question sera de savoir si, dans l’intervalle, on pourra entraîner dans ce sillage d’autres institutions que l’assurance-chômage, qui peuvent mettre aussi des moyens à disposition pour créer des unités. Je pense essentiellement à la formation professionnelle. Nous pourrions avoir des unités spéciales, de type SEMO, financées par les pouvoirs publics. Cela se fera si l’assurance-chômage se désolidarise davantage du système SEMO, ce qui pourrait être le cas si une décision politique venait à remettre en question le rôle de cette assurance. Mais je ne crois pas que le milieu politique s’attaquera à cet instrument: personne n’a intérêt à démanteler quelque chose qui marche bien. Dans 20 ans, je parie donc sur le SEMO.

Liens et références bibliographiques

www.ch-semo.ch

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